↳ culture · reportage · 8 min

Le presse-citron : quand un ustensile devient icône design

De la *spremiagrumi* en bronze de la Rome antique au Juicy Salif de Philippe Starck, le presse-citron est l'un des objets du quotidien les plus revisités par les designers. Petite histoire d'un outil qui a refusé d'être anonyme.

L’ancêtre : la patera romaine

Les Romains pressaient déjà leurs citrons. On a retrouvé à Pompéi des paterae en bronze — coupelles plates avec un cône central — datées du Iᵉʳ siècle après J.-C. Elles servaient à extraire le jus des limons (l’ancêtre méditerranéen du citron jaune). Le principe — un cône cannelé sur lequel on presse et tourne le demi-fruit — n’a jamais été remis en cause. Les variations 2000 ans plus tard ne sont qu’esthétiques.

Au Moyen Âge, on utilise des étamines en tissu : le citron est écrasé à la main, puis on tord le linge pour exprimer le jus. C’est efficace mais peu reproductible. Le retour au cône central, en céramique cette fois, date de la Renaissance italienne — les premières spremiagrumi glacées apparaissent dans les ateliers de Faenza vers 1530.

1767 : la première pièce de porcelaine

C’est la Manufacture de Meissen (Saxe) qui produit en 1767 le premier presse-citron en porcelaine documenté — un objet de table, posé sur la nappe pendant les repas. La cuvette recueille le jus, le cône cannelé central permet le pressage. Le modèle est imité partout en Europe au cours du XVIIIᵉ siècle.

À la même époque, la France développe son propre style : la citronnerie parisienne, un service complet avec presse, tamis et carafe. C’est l’âge d’or du citron à la cour de Louis XV — chaque maison aristocratique a sa pièce d’argenterie dédiée.

1909 : le reamer en verre

L’innovation industrielle vient des États-Unis. En 1909, Hans M. Schmidt dépose le brevet US 925.474 pour un presse-agrumes en verre pressé, monobloc, vendu 5 cents l’unité à la Glassboro Glass Company. Le modèle est révolutionnaire : moulé d’une seule pièce, lavable, incassable s’il tombe sur un tapis, jetable s’il tombe sur le carrelage.

C’est ce design — la « reamer » ou tasse cannelée — qui domine encore les cuisines américaines aujourd’hui. La version Pyrex de 1925 est devenue un classique : 4 millions d’exemplaires produits entre 1925 et 1955.

1956 : Enzo Mari et le rationnel

L’Italie prend le relais. En 1956, Enzo Mari dessine le « Pago » pour Danese Milano : un presse-citron en plastique injecté, en forme d’oiseau stylisé. Le bec sert de bec verseur, le ventre de cuvette. Lauréat du Compasso d’Oro 1957 (le plus prestigieux prix de design italien), Pago marque l’entrée du presse-citron dans la culture du design industriel rationnel.

En 1978, Achille Castiglioni dessine pour Alessi une spremiagrumi en acier inoxydable poli — pure forme géométrique, cône central sur cuvette circulaire, jamais améliorée depuis. Elle se vend encore aujourd’hui, à 65 €.

1990 : le Juicy Salif et la rupture

C’est l’objet le plus iconique du XXᵉ siècle dans la catégorie. Philippe Starck, jeune designer français installé à Paris, est consulté par Alberto Alessi pour le catalogue 1991. Starck dessine le Juicy Salif sur un coin de nappe dans un restaurant de Capraia, en Toscane, devant un plat de calamars au citron.

Le résultat : un tripode en aluminium poli de 29 cm de haut, avec un cône allongé et profilé. Trois pieds élancés, un corps fuselé, zéro angle droit. Il faut le tenir à l’envers pour presser. Le jus coule en filet sur l’aluminium puis tombe dans le verre placé en dessous.

Verdict fonctionnel : médiocre. L’aluminium s’oxyde à long terme, le cône est trop pointu, on s’éclabousse les doigts. Verdict culturel : génial. Starck lui-même écrit en 2002 : « Ce n’est pas censé presser les citrons. C’est censé déclencher des conversations. »

Plus de 6 millions d’exemplaires vendus depuis 1990. Une version édition limitée plaquée or 18 carats existe (2 000 exemplaires, 2000 €). Le MoMA de New York en a un dans sa collection permanente.

Pourquoi le presse-citron ?

Trois raisons font de cet objet un terrain de jeu privilégié pour les designers :

  1. Universel : presque tout le monde a un citron à presser un jour. Donc visible, démocratique.
  2. Simple : la fonction est connue, le mécanisme rudimentaire. Maximum de liberté formelle.
  3. Identitaire : pour une marque de design comme Alessi, c’est un produit-test sans risque industriel — peu de pièces, peu de matériel, peu de capital nécessaire.

Du patera romain au Juicy Salif, deux millénaires d’histoire d’un objet où la forme a toujours échappé à la fonction. C’est peut-être pour cela qu’on continue à le redessiner.


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Sources : Alessi (archives), MoMA New York, Compasso d’Oro Italian Design.

Presse-citron vintage en verre, type reamer
Du reamer américain de 1909 au Juicy Salif de Starck.