Le citron au cinéma : un fruit qui en dit beaucoup
Tarantino, Almodóvar, Sorrentino. Trois cinéastes, trois usages du citron à l'écran : signe de classe, métaphore politique, ou pure jouissance méditerranéenne. Anthologie d'un fruit qui sait jouer.
Le citron-réflexe italien
Dans le cinéma italien d’après-guerre, le citron est un objet de classe. Marcello Mastroianni en presse un sur ses spaghetti dans Maccheroni (1985, Ettore Scola) — geste d’aristocrate napolitain qui refuse de manger ses pâtes sans la signature al limone de la côte amalfitaine. Vittorio De Sica filme un panier de citrons dans Miracle à Milan (1951) comme un objet quasi-religieux. Et toute la comédie à l’italienne des années 1960 invente la bionda al limone — la blonde séductrice qui boit un cocktail au citron, métaphore courante pour désigner une étrangère sophistiquée.
L’apothéose, c’est Paolo Sorrentino. Dans La Grande Bellezza (2013, Oscar du meilleur film étranger), le citronnier en pot revient à plusieurs reprises : dans la cour de l’appartement romain de Jep Gambardella, sur la terrasse de la villa aristocratique, dans le flashback de la jeunesse à Naples où le héros embrasse pour la première fois. Le citron, chez Sorrentino, c’est la mémoire méditerranéenne pure — un objet qui condense toute une histoire familiale.
Almodóvar et le citron domestique
Chez Pedro Almodóvar, le citron est domestique, populaire, féminin. Dans Volver (2006), Penélope Cruz tient un restaurant où la signature est un citronnier en pot posé sur le seuil — symbole de la maison espagnole, du foyer matrilinéaire. Dans Tout sur ma mère (1999), une scène-clé se joue autour d’une limonade maison que la mère sert à sa fille après une longue séparation.
Almodóvar filme rarement le fruit lui-même. Ce qu’il filme, c’est l’objet qui le contient — le pichet, le verre, le citronnier sur la véranda. Le citron, chez lui, n’est jamais un actant. C’est un arrière-plan culturel qui ancre le récit dans une géographie sud-méditerranéenne précise.
Tarantino : la scène du strudel (2009)
Tout autre registre. Dans Inglourious Basterds (Quentin Tarantino, 2009), le colonel SS Hans Landa (Christoph Waltz, Oscar pour ce rôle) entre dans un café parisien occupé. Il commande deux strudels — un pour lui, un pour la jeune femme française qu’il interroge sans qu’elle le sache. Il demande de la crème pour les desserts. Puis, avec un sourire, il demande un citron.
Le geste est précis : il presse une moitié de citron sur la crème, lentement. Pendant ce temps, il interroge la jeune femme sur sa famille. La caméra reste sur ses mains et sur le citron. La tension monte sans qu’un seul mot la souligne. Quatre minutes. La scène est devenue un cas d’école d’écriture cinématographique — comment un objet quotidien banal devient l’instrument d’une menace pure.
Call Me By Your Name (2017) : le citron synesthésique
Luca Guadagnino filme dans Call Me By Your Name la vie d’une famille américano-italienne en Lombardie en 1983. Le citron apparaît à dix reprises : pressé sur un poisson dans la cuisine, posé en pot sur la véranda, cueilli sur un arbre de la propriété. Sur la bande-son, Sufjan Stevens chante Mystery of Love — refrain : Like the dew on a leaf when the morning sun came.
Le citron de Guadagnino n’a pas de fonction narrative. Il est purement sensoriel. Il accompagne l’écoulement du temps. Il signale l’été qui s’étire. Il devient une synesthésie : on croit sentir le parfum à travers l’écran. C’est l’usage le plus tactile du citron au cinéma contemporain.
Le tableau récapitulatif
| Réalisateur | Film | Année | Rôle du citron |
|---|---|---|---|
| Vittorio De Sica | Miracle à Milan | 1951 | Objet quasi-religieux |
| Federico Fellini | La Dolce Vita | 1960 | Cocktail de Mastroianni |
| Pedro Almodóvar | Volver | 2006 | Citronnier en pot = foyer |
| Quentin Tarantino | Inglourious Basterds | 2009 | Outil de tension dramatique |
| Paolo Sorrentino | La Grande Bellezza | 2013 | Mémoire napolitaine |
| Luca Guadagnino | Call Me By Your Name | 2017 | Synesthésie estivale |
Pourquoi le citron filme si bien
Trois raisons techniques expliquent l’omniprésence du citron à l’écran :
- Sa couleur primaire (un jaune saturé pur) accroche l’œil dans n’importe quel cadre, surtout en contraste avec le bleu méditerranéen ou le vert d’un jardin.
- Sa forme géométrique simple (un ovale régulier) en fait un objet facile à composer dans un plan — il ne déstabilise jamais le cadrage.
- Sa symbolique économique : un citron en bord de cadre suffit à signaler « été », « sud », « méditerranée », « oisiveté » — économie d’exposition narrative considérable.
Bonus : le citron vieillit lentement à l’écran. Une scène tournée en 2 heures avec un citron en gros plan le montre quasiment inchangé. Pas comme une glace ou un café qui fume.
Pour découvrir l’histoire culturelle du citron, voir notre article sur la Fête du Citron de Menton et notre carte des terroirs.
Sources : Cahiers du Cinéma, Sight & Sound, Senses of Cinema.